
Je rentrais chez moi et ce film m'avait bouleversée.
Je rentrais chez moi, il me fallait rentrer, le plus vite possible; taper, écrire. Et, tout en courant vers le métro, je ne pensais qu'à ce petit carnet, oublié dans mon sac, tout en priant pour y avoir négligemment laissé un stylo.
Je suis sortie du cinéma, et il avait plu. Le sol luisait d'un reflet solaire qui illuminait toute la ville. Comme dans le film. Mon Dieu, il avait pensé à tout.
Et, deux heures durant, la même pensée m'a fracassé l'esprit: créer. Je ne devais plus être, je devais faire. Arrêter de penser pour agir. D'un seul coup, je n'étais plus hésitante sur les aléas de l'avenir. Il me fallait rêver. Rêver de réalité. Pas comme les personnages, dans le film. Mais comme celui qui a rêvé le film. Je devais faire. Parce que quelque chose remuait, en moi. Une partie de mon être me détestait de n'avoir rien fait jusque là, et l'autre partie, plus ancienne en moi, plus jeune dans l'absolu, me reprochait de l'avoir oubliée.
-C'est parce que tu n'as pas cru en moi. Tu ne m'as pas fait confiance. Tu n'as pas cru en mon pouvoir, que je pouvais te guider durant toute ta vie. Tu as voulu m'abandonner, et te voilà faible maintenant. Tu souffres, n'est-ce pas? C'est la dénaturation. Tu te vides peu à peu pour n'être plus que quelqu'un, n'importe qui; une personne, qui gardera le souffle nostalgique de son identité, des fois, au détour d'un film, d'une phrase bien tournée, d'un livre, ou d'un visage; d'un paysage. Et toute ta vie, ce regret de n'avoir pas su rêver.
-Mais je ne peux pas rêver! Dans mon sommeil, peut-être, je rêve; je me réveille, et rien n'est resté. J'ai gâché ma nuit dans un futile sommeil réparateur... je me fous d'être réparée! Je veux être détraquée! Je veux rêver les yeux ouverts, je veux me souvenir. Des rêves, de qui je suis, de ce que je veux. Assez de cette amnésie anihilante. Je souffre. Je souffre de mon impuissance. Le Temps, encore, va m'échapper. Et les poissons dans le bocal recommenceront à tourner, et moi, j'aurais toujours derrière la tête ce qui devrait être devant mes yeux: cette idée, cette pensée, elle devrait monopoliser la place de toutes les autres. Mais je n'en suis pas capable. Te retrouverais-je, un jour? Je souffre, parce que j'ai gâché ma vie, et je ne sais comment la réparer: que tout s'effondre, puisque je n'ai rien. Je n'ai rien amassé. En moi.
***
Voilà. Sous le coup de l'écriture, la révolte en moi était apaisée. Les idées confuses, les formulations de Pensée à froid, reprenaient le dessus. J'avais écrit. Un bout de sentiment, peut-être un morceau de vérité. J'avais, encore une fois oublié qui j'étais, simplement en cherchant à me connaître. Et ce moment de lucidité extrême, si je n'avais pas tenté de le capturer, au risque qu'il s'enfuie, au risque qu'il y laisse des ailes, je l'aurais perdu, de toute façon, et pèserait sur mon coeur le remord de mon inaction.
Toute ma vie à ne pas rêver, parce que je ne m'en sens pas capable.
Tant de rage, créatrice du Génie, s'embrasait en moi, puis mourait, comme un feu étouffé avant d'avoir vraiment pris, avant d'avoir pu réchauffer un coeur.
Laissons brûler les poèmes en prose...