
Mes yeux se perdent. Comme des enfants durant le bel été de leur rêves, ils plongent dans la mer de nuages. Là tout n'est qu'or et violet, bleu, rose et argenté.
Mon regard, juché à 1602 mètres, embrasse le paysage, d'une tendresse amoureuse. A perte de vue, jusqu'à ce que l'estampe se dissolve dans l'horizon, le long du fil de la vallée, dans la poussière de montagne.
La fatigue physique. Tous les muscles, fiers d'avoir contribué à cet exténuement du corps entier, jusqu'à empêcher l'être de vouloir, de refuser, de penser, de maudire. Les neurones, bercés par l'oxygène et les slaloms, vautrés sur une chaise longue dans un coin de mon cerveau, là où il y a du soleil. Et une seule évidence luit dans le reflet des lunettes noires anti-UV: désormais, il ne reste qu'à contempler...
La mémoire qui oublie. Enfin, elle s'est jetée dans l'instant, s'arrache à la durée, et n'existe même plus... Elle laisse l'esprit reposer en paix, bronzer, prendre quelques taches de rousseur, se rouler dans la neige et glisser, glisser le long de la pente interminable, glisser sur du coton sans plus toucher terre.
Mieux encore que dans les gribouillages, plus pure que dans les rêves éveillés, et tellement plus douce que l'espérance, cette sensation de reconstitution de l'être. Le samouraï médite. Il a baissé son sabre. Il se prépare au combat en cessant d'y songer. L'âme en méditation, un peu plus près du ciel, lévite.
La peur. Une peur sans angoisse, sans amertume. Juste la frayeur de l'instantané, au détour d'un virage déséquilibré, une electricité qui fait hurler le coeur. Il crie à pleines ventricules, à artère déployée, afin de faire savoir au monde entier, qu'enfin, il est vivant. Et la montagne en tremble d'un écho fébrile.
Tout semble minuscule au-dessus des nuages. Même les semaines d'angoisse interminables, même les soucis acérés comme les griffes d'un vautour, qui attendent le moment où tout vacille, où la faiblesse reprend le dessus, pour venir ronger notre vie jusqu'à ce que la tension fasse exploser les nerfs. Toute la rage et la frustration s'est noyée dans une avalanche de sérénité, et rien n'est plus assez fort pour ébranler l'inertie totale de cette stabilité surhumaine. J'en avais même oublié les étoiles...
Elle est là, elle me protège. Elle l'a toujours été, mais la pollution urbaine m'empêchait de me plonger dans sa contemplation. Elle brille de toutes ses forces, prête à me réconforter dans l'obscurité. Cette lueur incandescante, luciole collé sur l'espèce de machin bleu marine, qui a su prendre tellement de visages. Tous vos visages souriants...
... Chers lecteurs, soyez rassurés, car je ne peux plus couler ! J'ai intégralement reconstitué ma bouée de sauvetage à force de tartiflettes, de fondues, de délicieux desserts, et autres joyeusetés savoyardes...



