Couper le cordon. Accepter l'inacceptable, de laisser tomber, d'abandonner ce qui est sans espoir, ce sur quoi on n'a pas vraiment prise, malgré les élans démiurgiques qui nous aveuglent dans une folie sans humilité, humaine trop humaine. Croire qu'on a le pouvoir de changer les choses, les gens, de les empêcher de devenir de parfaits connards.
Lâcher prise.
"Tu es blessé ? Blessé par mes paroles incompréhensibles, sorties de nulle part...? Et moi, de te voir devenir un zombie, de te voir troquer le miroir de la vie contre un masque de paraître, et donner en pâture la considération de tes enfants géniaux pour la médiocrité d'une demi-vie, d'un faux amour, l'amour de la vanité, tu crois que ça ne me perfore pas la cage thoracique jusqu'à m'arracher l'aorte à la petite cuiller ?"
Lâcher prise.
"Tu ne comprends pas mes propos, ma violence ? Et moi, crois tu que je comprends que tu décides d'arrêter d'être père juste par peur de faire face aux problèmes, de grandir, d'accepter que les choses ne soient pas aussi roses qu'au paradis du déni ? Crois-tu que ça ne blesse pas les vraies personnes, celles qui souffrent la violence sans la refouler, d'avoir à éduquer des Peter Pan de mes deux qui ont décidé qu'être une grande personne, c'était déjà être beaucoup trop ?"
Lâcher prise.
"Mais d'où ça sort ? Ca sort d'un ressenti qui ne peut plus s'ignorer et ne fait que grossir dans l'ombre. D'efforts bafoués sans cesse pour essayer de te faire prendre conscience de la carapace de vide dont tu t'enrobes depuis tant d'années, par peur de la perspective de peut-être souffrir. Parce que vivre c'est quand même moins drôle que de jouer. Parce que les responsabilités ont été inventées par des gens un peu trop adultes."
Lâcher prise.
"Et à quel moment as-tu décidé qu'aimer ses enfants, c'est oublier de s'intéresser vraiment à ce qu'ils sont, qui ils deviennent et toutes ces différences qui font leur richesse ? A quel moment as-tu cessé d'être fiers d'eux et de voir tels qu'ils sont, parce que ça choquait trop ton confort de petit bourgeois ? "
Lâcher prise.
"A quel moment as-tu cessé d'être fier de moi ? Quand j'ai commencé à me sentir bien dans ma peau ? Quand j'ai commencé à m'épanouir ? Quand j'ai commencé à découvrir qui j'étais et quelles étaient mes valeurs ?"
Lâcher prise.
"Ah quel moment nos chemins dans l'espace social se sont-il séparés, toi au pôle nord et moi au pôle sud, avec l'illusion que les pigeons voyageurs pouvaient traverser la planète ? "
Lâcher prise.
"Où es-tu, toi, cet homme si génial, cet homme que j'aime du plus profond de mon être et que ça me tue de voir devenir un fantôme, cet homme qui oublie d'apprécier ses proches à leur juste valeur, et qui s'oublie lui-même dans cette mascarade ? "
Lâcher prise.
Une bouteille à la mer, sans destination. Une désillusion, l'espoir un peu moins vif. Te retrouver, peut-être, un jour. Dans vingt ans. Adieu.


