Assise devant le meilleur petit déjeuner du monde, après une nuit de onze heures. Le simit frais et le pain chaudement sorti du four côtoient confitures de framboise et figue, caramel au beurre salé breton, purée d'olives, tomates, concombre, fromage frais, fraises, jus d'orange pressé par mes soins, et café turc aux arômes chocolatés. Ce serait encore meilleur partagé, mais mes colocs adorés ont été assassinés par la longue nuit.
Le temps paraît un peu suspendu, comme les mouches qui flottent aléatoirement dans le salon, et le rideau ensoleillé qui danse. C'est une très belle journée, une journée de printemps.
A mon réveil, dans mon sommeil, dans les minutes floues de la nuit et les heures si précises du jour, je me berce des sons qui m'entourent. Un muezzin, des gamins qui jouent, des gens qui festoient, des bestiaux qui font toutes sortes de bruits aléatoires. Des cris sensuels qui viennent troubler le silence de la nuit, de jouissance, de plaisir. Rêvés-fantasmés, ou tout simplement attrapés au vol entre deux sommeils paradoxaux, avec l'attendrissement que suscitent les contradictions humaines.
Car malgré mes efforts pour rechercher une logique dans mes actes, mes choix, ma vision du monde, pour reconstruire tout artificiellement l'unité de ce fil censé matérialiser notre vie (il n'y a qu'un tisseur de tapis pour avoir une idée aussi saugrenue), je reste profondément attirée par la contradiction et le paradoxe qui façonnent les êtres humains, pétris d'incohérences jusqu'au plus profond de leur être.
Pointer du doigt, moquer ces incohérences est une chose si facile, si tentante, pour se rassurer dans son humanité qui juge, dans sa supériorité momentanée, qui écrase ceux qui nous écrasent tout le reste du temps.
Mais tenter de comprendre, de pardonner leur humanité à ces êtres qui nous touchent justement par leur imperfection, leurs invectives contraires, leurs violences et leurs joies. Ces êtres qui nous attrapent viscéralement par leur infinie Absurdité, se fondre dans chacun de leurs actes qui ne mènent nulle part qu'à l'incompréhensible instant présent, insaisissable parce qu'il s'évertue à ne pas faire sens avec ses petits camarades.
Pardonner n'est pas oublier, ni tout laisser couler comme un évier qui fuit. C'est un mouvement plus profond, plus empathique, parfois plus douloureux de pardonner aux autres de ne pas agir comme nous, de ne pas être nous, et ainsi s'identifier bien davantage à eux, être eux en étant humain, et comprendre que s'il n'y a pas de logique dans leur comportements, cela ne les empêche pas d'être mus par une profonde nécessité.
Pardonner même à ceux qui ne nous pardonnent pas d'être faibles, parfois.
Je contemple, attendrie, les juges pris la main dans le sac de leur illogisme, syllogismes, dans le mystère de la disjonction profonde entre l'acte et la parole, les principes prescrits et ceux réellement respectés. J'essaie de ne pas juger les juges qui jugent de tout sauf d'eux-mêmes. Sourire amusé. Ces juges sont attendrissant parce qu'ils sont si profondément humains.
***
Apprivoiser les mots de nouveau, la parole bleue comme un ciel d'oiseaux migrateurs. La musique du silence qui s'éteint en imperceptible decrescendo, et les mots qui reviennent, fébriles, titubants, nouveaux-nés dans ce monde qui ne s'est pas arrêté de tourner pour leur beaux yeux collés.
Qui sait, au bout, peut-être, une aventure ?
